24/11/2011
Désert Tchadien
Nous arpentons les rues calmes de N'Djamena, à l'ombre des jujubiers et des acacias aux gousses jaunes. Sur les murs grimpent une multitude de lézards et varans aux collerettes aiguisées. Quelques cyclomoteurs pétaradent à nos cotés et slaloment entre les rares tout-terrains qui circulent au pas. La capitale tchadienne s'allonge sur les bords du Chari, calme fleuve approvisionnant les reliques du lac Tchad. Le sahel s'avance sur les faubourgs de la ville ; sur l'autre rive s'étend la savane arborée camerounaise.
Dans les locaux de la mission, les fossiles s'accumulent sur d'interminables étagères triées et disparaissent sous la poussière permanente ; un véritable trésor se révèle dans les nombreux tiroirs numérotés ; je passe une matinée à les ouvrir à l'improviste, découvrant mandibules, cranes, et vertèbres. L'équipe erre dans le bâtiment, en attendant la validation de nos papiers officiels ; dans la cour, quelques gamins jouent dans le sable sous le bruit des réacteurs des mirages français décollant non loin.
Nous partons finalement en convoi de trois véhicules vers le nord. Les coffres et toits débordent de jerricans d'eau, d'essence, de lit de camp, nourriture et bâches. Sur la route de bitume, quelques péages militaires improvisés font payer une taxe de passage ; à proximité s'agglutinent une foule d'échoppes en tôle, de vendeurs ambulants et d'étalage de viande séchée. Après une centaine de kilomètres, nous quittons définitivement le bitume après avoir acheté un mouton découpé, que nous mangeons à l'écart de la poussière. Nous naviguons entre les ornières de sable et de boue séchée, évitant les ânes et les troupeaux de chèvres qui gravitent autour de la piste ; une grande steppe sahélienne s'étend de part et d'autre de la route, parcourue d'arbustes épineux, de arbrisseaux verts à la sève blanche et opaque et de plus rares acacias. Les arbres disparaissent sur plusieurs kilomètres, et réaparraissent en nombre au pied des résurgences, où nous pouvons observer quelques baobabs et palmiers. Nous pénétrons la "vallée" du Bahr el Gazalh, petite dépression qui remonte jusqu'au Djourab, creusée par un fleuve aujourd'hui asséché. Quelques huttes s'élèvent sur la crête, tandis que l'on distingue de rares parcelles cultivées sur les flancs du vallon, dont les haies sont construites d'épineux secs. Nous atteignons enfin Moussoro, dernier îlot citadin avant le véritable désert. Comme de nombreuses villes aux frontières, Moussoro est sale, montée de bric et de broc, débordante de militaires et de mendiants. Nous faisons tamponner nos papiers officiels, et nous éloignons de la ville pour bivouaquer à une dizaine de kilomètres.
Nous reprenons la route au matin, en suivant les rares traces de véhicules sur la crête du Bahr el Gazalh. Les arbres et arbustes disparaissent définitivement, et laissent place à une infinie plaine de graminés et de sable, où les seuls ombres à l'horizon ne sont formées que par les dromadaires errants. Ceux-ci sont nombreux sur le plateau, leurs propriétaires les laissant à eux-mêmes pendant plusieurs semaines avant de les récupérer. Nous croisons ci et là quelques hameaux de huttes en bois, en natte ou en hautes herbes ; les habitats les plus ouvragés consistent en une maison rectangulaire de terre cuite au toit plat, de cinq à six mètres carrés, avec une unique porte basse. Nous atteignons Salal, petit poste militaire où transitent de nombreux chameliers. Nous y faisons tamponner nos papiers, et nous ravitaillons en essence : la mission loue à un tchadien une petite maison en terre-cuite où elle stocke des jerricans. Passé Salal, les derniers restes de végétations et de peuplement disparaissent ; le conducteur du transport en commun hebdomadaire pour Faya-Largeau, une oasis à cinq cent kilomètres au nord, nous interpelle pour demander notre aide ; le tout-terrain est en panne, et les vingt personnes qui s'entassent normalement sur son toit attendent les réparations ; parmi eux, un français de l'I.R.D., étudiant le trafic routier en Afrique, nous avoue nonchalamment en être à la quatorzième avarie. Nous roulons sur deux cent kilomètres avant d'atteindre Kouba Olanga, petit poste militaire au pied d'une falaise en bordure du Bahr el Gazalh et lieu de naissance d'Hissen Habré, notre premier lieu de prospection. Une fois encore, nous nous éloignons de l'agglomération pour camper au loin.
Notre travail consiste à étudier et prospecter les formations géologiques de la région ; l'équipe se compose essentiellement de géologues et paléontologues tchadiens et français, auxquels s'ajoutent deux conducteurs et une cuisinière. Trois des tchadiens viennent du Kanem, sont musulmans et parlent le Gorane, la langue des nomades du nord. Deux autres viennent de la région de Sarh, au sud, et sont chrétiens. Les trois musulmans pratiquent leurs cinq prières par jour et se lèvent notamment à 4h du matin pour ensuite se recoucher quelques dizaines de minutes.
L'harmattan souffle inégalement fort ; certaines journées, le vent est faible et le travail facile ; d'autres jours, il souffle sans discontinuer de l'aube au crépuscule, fouettant nos visages de piquants grains de sable ; l'horizon disparait, notre visibilité diminue, nous portons alors chèches et lunettes de protection.
Lorsque la nuit tombe, nous garons les voitures face au vent, tendons des bâches sous la carrosserie pour empécher les rafales de souffler entre les roues, et installons nos lits de camp derrière cette sommaire protection. La température chute, et avoisine les cinq degrés. La cuisinière nous prépare un repas chaud à base de conserves, et nous prenons l'apéritif en serrant nos gobelets pour qu'ils ne s'envolent pas. De manière régulière, nous sortons une bassine que nous remplissons d'eau pour faire une toilette sommaire. Je trouve l'activité plutôt vaine, car le vent nous recouvre de sable la peau mouillée à peine sortie du lavage ; de plus, l'activité est risquée, car l'eau a été puisée à Kouba Olanga et n'a pas été chauffée ni bouillie ; autour des puits, des animaux morts et autres déchets flottent dans les flaques environnantes ; Xavier est malade rapidement après y avoir trempé ses lèvres par erreur.
Autour du camp s'activent une armada de bousiers noirs, animaux les plus curieux du désert, qui se dirigent vers tout nouvel obstacle présent. Au matin, tout objet posé au sol se retrouve entouré de bousiers qui se glissent sous son socle. Parfois, un scorpion s'enterre sous une caisse ou une bâche, et nous l'achevons à la pelle. Plus au sud, vers Moussoro, de grosses sauterelles sont omniprésentes et sautent à notre passage ; Moussa et Thibault en grillent même quelques unes pour les déguster.
La nuit tombe vers 5h30, et l'obscurité est totale pendant quelques heures avant le levée de la lune. Nous observons tous les soirs un impressionnant cortège d'étoiles filantes. La lune brille si fort que nos ombres se distinguent clairement sur le sol.
La journée, nous côtoyons dromadaires, gazelles, chacals, fennecs, outardes. Sur un arbre isolé au milieu de nulle part, nous dénichons une chouette blanche solitaire. Une autre fois, nous déjeunons sous l'ombre du seul dattier rabougri environnant, où niche un chat sauvage gris qui n'accorde aucune importance à notre présence.
Une matinée, seul sur la falaise, je vois deux enfants au détour d'un escarpement. Ils me suivent pendant une demi-heure, en criant "Nasara ('blanc'), nasara, cadeau !", et tentent de prendre mon marteau ou ma boussole ; je les repousse gentiment, mais impossible de m'en séparer avant l'arrivée des autres membres de l'équipe. Lors de nos arrêts sur le bords des pistes, dans les zones plus peuplées, les tchadiens accourent pour nous vendre du lait de chameau, des poteries ou simplement demander des cadeaux. Nous leur donnons nos bouteilles d'eau vide, qu'ils utilisent comme récipient ; lorsque la personne est plus importante (un gradé ou un sous-préfet), nous laissons des bouteilles d'eau pleine.
Au bout de trois jours le long de la falaise, un gradé passe en tout terrain et nous demande de venir à Kouba ou de quitter la région. Au soir, nous nous dirigeons résignés vers Kouba pour rencontrer les autorités, qui n'apprécient pas notre manque de respect à la communauté (nous ne logeons pas au village, n'avons pas engagé de guide et ne consommons rien). Le sous préfet nous reçoit devant sa hutte de natte, assis sur une paillasse de coussins. Nous nous asseyons sur le grand tapis tendu à ses pieds, autour de quelques chameliers et militaires en tenue dépareillée. Le sous-préfet parle mal le français, et Moussa traduit en Gorane ; il est intéressé par tout : géologie, paléontologie, archéologie. Au soir, après nous être installé dans une bicoque abandonnée, nous retournons au pied de sa hutte, et je lui montre des photos de géologie sur mon ordinateur, pendant que Moussa les décrit en Gorane. Le sous-préfet s'exclame parfois, sourit, semble passionné par quelques banales photos d'affleurement. Nous buvons du thé vert très sucré sous les étoiles ; au loin, les youyous féminins d'un mariage en cours bercent la soirée. Le sous-préfet propose même une femme à Xavier ; face à la récurrence de sa proposition, nous ne pouvons dire s'il est sérieux.
Nous prenons finalement un guide gorane, qui nous balade sur les affleurements. Nous découvrons plusieurs campements néolithiques, ramassons des poteries de tout genre ; je trouve même un biface et un grattoir en silex. Nous partons plus au nord, longeons des successions de barkhanes qui s'enchaînent en ligne sur le plateau ; de nombreuses petites touffes s'agglomèrent en petites bosses et rendent la circulation très difficile, nous sommes cahotés en permanence. Sur un site fossilifère, je creuse deux trous successifs avec l'aide des tchadiens de l'équipe. Le guide nous regarde perplexe tout d'abord, et s'avère finalement un piocheur hors pair. Nous atteignons presque deux mètres sur le premier site, mais nous nous détruisons les mains sur le deuxième, où le grès cimenté s'avère très résistant.
Plus le temps passe, plus mes lèvres se déssèchent et craquèlent, ce qui rend les sourires difficiles. Un après-midi, alors que j'explore seul un badland étendu, je ne retrouve plus mes traces, et tourne anxieux et sans eau pendant une heure pour retrouver ma sacoche.
Après deux jours de trajet retour sur la même piste sableuse, nous retrouvons la chaude Ndjamena, où nous déchargeons notre caravane en un temps record. Tout nous paraît beaucoup plus moderne et urbain que lors de notre premier passage. Nous flânons quelques heures, mangeons de la perche grillée et buvons des Gala à l'abri d'un grand acacia ombragé près de la Place de la Nation, où une statue flambant neuve s'élève aux martyrs de la république. Nous refaisons nos sacs, vidons les insectes morts et la grande quantité de sable qui s'est accumulée lors de ce court terrain, et nous envolons à nouveau après ce bref séjour dans le désert.
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04/05/2011
Dans la moiteur guinéenne
Conakry s'agite, le sujet est sur toutes les lèvres et dans tous les postes radios : Alpha Blondy donne un concert gratuit sur l'esplanade du Palais des Peuples. Nous suivons la caravane de taxi qui converge vers l'endroit, finissons le trajet à pied entre les voitures, militaires et vendeurs ambulants. Sur l'esplanade, quatre vingt dix mille guinéens s'impatientent lentement ; des officiels défilent sur l'estrade, remercient dix fois le président, tel ministre jeune ou performant ou tel autre marque de soda sponsor de l'événement. Lorsqu'enfin l'artiste se présente sur scène après une vingtaine d'annonces, nous sommes subjugués par l'élan qui traverse la foule ; des milliers de bras s'élèvent et balancent, tandis que les refrains du rastafarai sont étouffés par les cris de la foule ; toutes les danses et les langues se mélangent, on crie pour la côte d'Ivoire, pour la Guinée, contre Sarkozy, pour la paix, pour tous les combats.
Les guinées sont très au jus de l'actualité française et internationale, nous sommes surpris par leur connaissance de l'Europe. Dans les bars, on regarde France 24 et Canal +, on écoute RFI ou la BBC. Nous explorons le dédale de l'immense marché de Madinah, entre les grossistes et les petites échoppes en tôle ondulée ; nous nous retrouvons au gré des rencontres dans les locaux d'une télévision nationale, dont le décor et les émissions rappellent vaguement les vestiaires d'une piscine municipale. Nous buvons des bières et mangeons du poisson grillé dans les faubourgs de Ratoma. Un autre soir, nous regardons le classico Real-Barça au frais, invités au consulat de Serbie-Montenegro. Au bout de quelques jours d'errance, de nombreuses portes nous sont ouvertes et notre réseau s'élargit, nous sommes reçus à l'ambassade, au ministère du commerce, par un député du Conseil National de Transition. Malgré tout, nous vivons ces rencontres avec un certain malaise ; bien que tous soient sympathiques et prévenants, la plupart de nos interlocuteurs sont des expats ou diaspos dégoulinants de leur petite réussite personnelle qui bondissent de joie à l'idée de s'exposer, ou des guinéens nonchalants, noyés dans la torpeur tropicale, qui ne nous reçoivent que dans la perspective d'un amusement inhabituelle pouvant rythmer leur vide journée.
Du port Boulbinet, nous louons une pirogue pour faire le tour des îles de Los, petit archipel vert au large de la presqu'île où nous passons plusieurs journées. Nous longeons une dizaine d'épaves de chalutiers et de cargos, dont les flancs rouillés émergent au large sur les bas fonds de la côte, traçant une ligne de basses eaux tout le long de la côte. Quelques pécheurs en pirogues bleues ou vertes tendent leurs filets dans la baie, tandis que d'autres font la navette pour la demi douzaine de clients du novotel. Les riches commerçants libanais se construisent de belles maisons sur la plage même de l'île de Room où mouillent quelques vedettes. Nous nous posons sur une plage isolée à l'ombre du soleil agressif sous les palmiers massifs, jouons dans les vagues au milieu de jeunes rastas qui vendent des coquillages entre deux parties de football. Nous explorons l'île de Kassa, sa carrière de granite, ses épaves et son complexe hotellier abandonné qui tombe en ruine sur la plage, et décidons d'y passer les derniers temps de notre séjour guinéen dans un petit groupe de bungalows surplombant l'archipel.
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30/04/2011
Orly, Casablanca, Conakry
Nous arpentons les couloir d'Orly, attendons impatiemment une quelconque nouvelle de l'avion qui doit nous amener en Guinée, via le Maroc, cloué au sol suite à une grève des essenciers. Samuel discute avec les passagers tandis que j'arpente l'aérogare à la recherche de renseignements, mais les écrans sont muets, et toutes les hotesses, agents de sécurité ou managers sont des sous-traitants qui n'ont aucun lien avec la Royal Air Maroc ou les Aéroports de Paris. A la porte d'embarquement, les passagers s'échauffent, le ton monte, les hotesses désemparées s'enfuient, laissant seule une cohorte de marocains furieux qui ne souhaitent qu'une boisson pour passer le temps. Nous tentons de contacter ADP et la RAM, mais on nous déboute en permanence. Après trois heures d'attente sans aucune information, nous proposons finalement aux passagers du vol d'aller occuper l'espace Lounge de la RAM, et nous débarquons en groupe dans le petit carré calme. En quelques instants, les cinquante usagers furieux dévalisent le bar, les visages se décrispent et nous commençons à rire avec les classes affaires. Dix minutes plus tard, douze agents de la police aux frontières, en costume bleu et l'arme à la ceinture, nous expulsent de la zone, sur ordre de la RAM qui bizarrement n'ignore plus ses passagers. Nous embarquons finalement avec cinq heures de retard, avec la satisfaction d'une rebellion rondement menée.
Dans l'avion, nous rencontrons Mamadou, un peul qui se rend en Guinée pour l'enterrement de sa mère ; à Paris, Mamadou fait du contreplaqué et vit dans les ghettos de briques du 19ème arrondissement. Un taxi nous balade dans les rues sinueuses de Casablanca, nous naviguons au klaxon entre les barres grises de la ville verticale où les voitures semblent avoir gagnées sur les piétons. Le minaret vert de la mosquée Hassan II se dresse parmi les immeubles, et nous attire irresistiblement. Nous marchons sur l'esplanade qui se jette dans la mer à l'ombre de l'imposant édifice pendant que Mamadou va faire ses ablutions.
Premiers pas en Afrique Equatoriale. Je savoure à nouveau le plaisir permanent de l'écrin d'humidité tropicale enserrant mes membres, et qui assouplit peu à peu mes gestes, mon rythme et ma manière d'être. Conakry s'étend comme une pique plantée dans le dos de l'océan Atlantique ; la ville coloniale, anciennement installée sur une île, a été reliée à la terre par une jetée artificielle. L'autoroute Fidel Castro longe la nouvelle presqu'île, reliant le centre à l'aéroport. Les hotels hors de prix de Kaloum sont bondés d'investisseurs occidentaux, venus observer la toute nouvelle république et tater le climat des affaires ; nous croisons même Alpha Blondy et sa troupe de sécurité au Novotel. Nous désertons ces quartiers et nous rabattons vers La Minière, dans les faubourgs, où les rues sont calmes et les pensions nombreuses. Sur le bord de l'axe central, nous alpagons les taxis collectifs pour rejoindre le centre ou les faubourgs ; chaque destination est designée par un geste précis de la main, qui incite le conducteur à s'arrêter ou à continuer son chemin. Les rues sont nouvellement gondronnées, les coupures d'eau et de courant sont quotidiennes et les groupes électrogènes forment un dédale le long des trottoirs. Quelques plages recouvertes de déchets se lovent dans les flancs basaltiques de la côte où des bandes de jeunes se baignent dans l'allegresse ; au large croisent les îles de Los, anciens comptoirs esclavagistes anglais. Au petit matin, un soldat en uniforme vient vider sa kalachnikov vers le large sous nos yeux médusés, au pied des jeunes nus se débattant dans l'eau. On nous explique que son fusil est enraillé, qu'il doit le vider loin du regard de ses supérieurs et que c'est plage est suffisamment isolée. Nous regagnons l'hotel en longeant les murets de tesson de verre et de barbelés.
Les rues sont animées, nous ne sommes jamais harcelés, bien que je me retrouve par deux fois avec la main d'un errant dans ma poche ; les sourires sont sur toutes les lèvres et l'accueil est toujours chaleureux. La ville est verte et ponctuée de palmiers, les échoppes et les vendeurs ambulants fleurissent partout, on y vend des mangues, des oranges, de la baguette fraîche et des croissants. Dans la gare abandonnée, des habitants logent dans des wagons desaffectés ; dans un premier hotel, de gros rongeurs passent la nuit à courir dans les faux plafonds de notre chambre ; j'aperçois, éberlué, un rat mort de la taille d'un chat sur le trottoir. Il fait chaud, chaque formalité de change, de transport ou de repas prend un temps infini, mais nous ne nous en soucions guère.
Samuel possède quelques contacts en Guinée, et nos journées sont dirigées à l'improviste. Nous rencontrons un conseiller du président siégeant au conseil de l'audiovisuel, ancien professeur d'électrotechnique en France et écrivain à ses heures ; une artiste descendante d'un grand historien africain ; un disc-jockey rastafaraï avec qui nous passons la soirée à prendre des bières sur une plage des faubourgs ; un juge corrompu qui gère l'enregistrement des entreprises guinéennes ; un globe-trotter sénégalais qui attend que les événements se calment en Cote d'Ivoire pour passer à Abidjan ; un fier capitaine de l'armée ayant fait ses classes à Saint Maixent, se faisant construire une villa grandiose en banlieue et qui joue les protecteurs en nous proposant de l'argent ; deux hommes d'affaire croates, bronzés comme des libanais, qui viennent investir dans le cacao ; un expatrié qui a monté son restaurant et approvisionne en croissants le lycée français ; une journaliste ivoirienne qui rédige des louanges sur les pays africains à la demande des gouvernements à destination des potentiels investisseurs ; deux jeunes volontaires français qui développent des rizières sur les côtes guinéennes. Toute cette faune habite, gravite ou transite à Conakry.
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